Sophie de Mijolla-Mellor
Le 27 janvier 2011, lors de la table ronde sur l'histoire de la psychanalyse au Maghreb et au Machrek, j'ai préféré n'être que spectatrice du fait des événements qui agitent le monde arabe. La discussion qui a eu lieu dans la salle m'a permis de faire deux constatations; je vous les livre telles quelles sans, pour une fois, d'autocensure.
1ère constatation: pourquoi nous, les Orientaux, avons-nous recours à l'argument que la psychanalyse dans le monde arabe est difficile à pratiquer voire impossible du fait des contraintes politiques? Cela a été traité à de nombreuses occasions et dans de grandes manifestations, comme par exemple à l'UNESCO à Beyrouth...J'ai toujours pensé que ce n'est pas là que réside notre problème et ce soir-là, à l'IMA, j'ai mieux compris, grâce à ma distance de spectatrice à l'écoute des questions de la salle. N'est-ce pas un signe de notre résistance à nous psychanalystes par rapport à la psychanalyse elle-même? Je me suis dit que nous avions une très riche clinique; alors pourquoi à chaque fois que nous avons à prendre la parole sur notre clinique nous réfugions-nous derrière des obstacles qui sont réels mais pas de premier plan? Je me suis alors demandé: cela ne vient-il pas de notre difficulté à conceptualiser notre clinique? Conceptualiser signifie "élaborer une représentation mentale générale et abstraite d'un objet". On se trouve toujours dans l'imitation de la psychanalyse en France au lieu d'être dans une relation d'échange qui nécessite ouverture et écoute des deux côtés pour ne pas tomber dans la position de miroir, ce qui se produit aujourd'hui dans certains cas.
2ème constatation: depuis un certain temps j'entends des Français dire que la psychanalyse en France est en crise. Or le nombre de personnes dans la salle et les questions posées, témoins d'un grand intérêt pour la psychanalyse, m'ont fait réfléchir à la nature de cette crise. Est-elle seulement due à l'importance prise par certains courants comme le behaviourisme? Le problème n'est-il pas que certains courants, oubliant la clinique qui est notre trésor à nous tous, se sont créé des idoles et sont figés, ont tourné en rond dans la compréhension et l'interprétation, au lieu de tuer le père et d'inventer une nouvelle lecture de l'expérience humaine? Car aujourd'hui l'humanité traverse une phase dangereuse et la crise de la psychanalyse ne vient-elle pas de la peur d'affronter cette phase qui touche l'humain en tant que tel? On se lamente sur la mort de la psychanalyse, mais la psychanalyse est-elle vraiment morte? N'est-ce pas à elle de mener la réflexion sur ces questions qui concernent l'homme en danger? Je voudrais exprimer par là combien je suis surprise par ces lamentations. En Occident la psychanalyse ne vit-elle pas dans le TOUT, comme opulence qui l'asphyxierait?
Merci mes chers amis pour la soirée passée avec vous et pour tous les efforts que vous faites pour que nous soyons en communion les uns avec les autres.
Rafah Nached, Damas le 23 février 2011.
-----------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------
- 9 avril 2011 : Workshop International et interdisciplinaire à Berlin : Actes, pensée et responsabilité
_______________________________________________________________________________
WORKSHOP international et interdisciplinaire à BERLIN
ACTE, PENSÉE et RESPONSABILITÉ
Der Denkakt und die Verantwortung des denkens, Eine interdisziplinäre und
internationale Arbeitstagung
Samedi 9 AVRIL 2011
Institut Marc Bloch, 191 Friedrichstrasse, Berlin
ASSOCIATIONS PARTENAIRES :
En France : Association internationale d’Histoire de la psychanalyse (AIHP), Laboratoire CRPMS et
Ecole doctorale « Recherches en psychanalyse » Université Paris Diderot
En Allemagne : Freud-Lacan Gesellschaft
COMITE SCIENTIFIQUE :
Sophie de Mijolla-Mellor, Christian Hoffmann (France)
Claus Dieter Rath, Jean Clam ( Allemagne)
André Michels( Luxembourg)
Beteiligte Disziplinen: Psychoanalyse, Anthropologie, Geschichte, Philosophie,
Litteraturwissenschaft.
Länderbeteiligung: Deutschland, Frankreich, Luxemburg.
Partnerassoziationen und -institutionen
Frankreich: Association internationale d’Histoire de la psychanalyse (AIHP), CRPMS , Ecole
doctorale « Recherches en psychanalyse » Université Paris Diderot
Deutschland: Freud-Lacan-Gesellschaft, Berlin.
Wissenschaftlicher Rat:
Sophie de Mijolla-Mellor, Christian Hoffmann (Frankreich)
Claus Dieter Rath, Jean Clam (Deutschland)
André Michels (Luxemburg)
Projet :
L’ampleur du thème et le caractère international de son organisation est à l’origine d’un projet
consistant à établir ce séminaire sur un même thème successivement dans plusieurs pays d’Europe et à
convier dans chacun de ces lieux les collègues des diverses disciplines considérées pour des débats en
Tables rondes.
Il s’agit non d’un colloque mais d’un Séminaire (Workshop) impliquant pour chacun une participation
active sous forme d’exposés ou de discussion des exposés.
Un livre collectif regroupera les contributions dans l’esprit d’une confrontation historique des
perspectives et des faits.
Le séminaire commencera par une rencontre à Berlin le 9 Avril 2011 au Centre Marc Bloch. Il sera
suivi de trois autres en 2011-2012 à Paris, à Rome et à Luxembourg.
Argument :
La mise en acte politique s’appuie volontiers sur des textes qui peuvent appartenir à diverses
disciplines allant de la philosophie politique à l’anthropologie, voire à la biologie. Quel est l’impact de
tels textes dans la praxis politique, est-ce que tous peuvent au même titre se trouver instrumentalisés
dans un agir que l’auteur était souvent loin d’avoir prévu. Quand et comment passe t’on la limite qui
va transformer en actes une réflexion ou une illustration artistique? La pensée, qui ne peut exister que
libre, doit-elle pour autant être considérée comme irresponsable vis-à-vis de ce qu’elle peut
engendrer ?
C’est donc aussi une approche psychanalytique et une interrogation éthique sur le passage de la
construction des idées à la fabrique des idéologies qui fera l’objet de cette rencontre pluridisciplinaire.
Das Projekt:
Die breite der Thematik und die internationale Anlage des Projekts bedingen eine Verteilung der
Arbeitstagung auf die verschiedenen europäischen Länder der Beteiligten. Es werden in den
jeweiligen Gastländern der Tagung Kollegen aus den oben genannten Disziplinen eingeladen, sich an
den "runden Tischen" zu beteiligen, in denen sich disziplinär und thematisch die Arbeit gliedern wird.
Es ist keine Konferenz geplant, sondern eine Arbeitstagung (Workshop), welche eine aktive
Beteiligung der Teilnehmer an der Diskussion der unterschiedlichen Beiträge vorsieht.
Die Anzahl der Teilnehmer ist auf 30 begrenzt. Es sind 6 Referate vorgesehen.
Eine Buchpublikation der Tagungsbeiträge ist geplant. Der Akzent wird bei dieser Publikation auf die
Konfrontation der herausgearbeiteten Perspektiven gelegt.
Die erste Tagung wird in Berlin am 9. April 2011 am Centre Marc Bloch, Friedrichstr. 191, Berlin
Mitte stattfinden.
Ihr werden drei andere Tagungen 2011-2012 in Paris, Rom und Luxemburg folgen.
Argument und Inhalt der sukzessiven Tagungen stehen unter der im Titel genannten Großthematik. Es
werden für die einzelnen Tagungen jeweils neue Schwerpunkte definiert und entwickelt.
Argument
Das Denken als Akt zu setzen und zu hinterfragen zielt darauf, ihm Gewicht, Wert und historische
Verantwortung zurückzuverleihen.
Jedem Denken, auch dem abstraktesten, liegt ein Aktphantasma zugrunde, das man identifizieren
kann, wenn man Denken als Handeln auffaßt.
Politisches Handeln beruft sich gerne auf Texte, die verschiedenen Disziplinen entstammen wie der
politischen Philosophie, der Anthropologie oder auch der Biologie.
Welche ist die Einwirkung solcher Texte auf die politische Praxis?
Lassen sich alle möglichen Texte gleichermaßen für das Handeln instrumentalisieren – ein Handeln,
das oft von den Autoren dieser Texte nicht vorausgesehen werden konnte?
Welche gesellschaftliche Verantwortung kann man zum gegenwärtigen Zeitpunkt, ein Jahrhundert
nach deren Gründung, dieser Wissenschaft zuweisen?
Der Berliner Workshop
Der Workshop ist ein interdisziplinärer und wird in zwei Sitzungen gegliedert.
In den anschließenden Diskussionsrunden soll über die Einwirkung nachgedacht werden, die Autoren
auf ein sich im nachhinein auf sie berufendes kollektives Handeln gehabt haben.
Wann und wie wird die Grenze überschritten, welche eine denkerische Besinnung oder ein
künstlerisches Schaffen in Handeln transformiert – im Umfeld von Thematiken wie Recht und Macht?
Muß das Denken, das nur als frei zustande kommen kann, von aller Verantwortung für das, was aus
ihm "geschehen" kann, freigesprochen werden? Die Fragestellung hat also sowohl für die
Psychoanalyse als auch für die Ethik eine besondere Relevanz. Von der Konstruktion von Ideen zur
Herstellung von Ideologien ist der Übergang nämlich in beider Hinsicht ein höchst fragwürdiges
Phänomen.
Programme
9:00 – 12:00 : 3 communications:
1. Sophie de Mijolla-Mellor, Le fantasme d'acte que contient la pensée.
2. Christian Hoffmann, L’Idéal en question.
3. Jean Clam, La pensée comme excitation et son partage.
12:00 – 13:00
Table ronde avec discussion des communications
13:00 - 14:30: Déjeuner
14:30 – 17:30
3 communications:
1. Karl-Joseph Pazzini, Verantwortung für unbewusste Momente des Akts in der
Psychoanalyse.
2. Claus-Dieter Rath, Bedeutet Denken Distanz zur Praxis?
3. André Michels, La psychanalyse comme pensée politique.
17:30 – 18:30
Table ronde avec discussion des communications
19:30: Dîner.
Programm
Samstag 9. April 2011
9:00 – 12:00
Beiträge:
Sophie de Mijolla-Mellor, Le fantasme d'acte que contient la pensée.
Christian Hoffmann, L’Idéal en question.
Jean Clam, La pensée comme excitation et son partage.
12:00 – 13:00
Runder Tisch mit Diskussion der Beiträge
13:00 - 14:30: Mittagessen
14:30 – 17:30 3 Beiträge:
Karl-Joseph Pazzini, Verantwortung für unbewusste Momente des Akts in der
Psychoanalyse.
Claus-Dieter Rath, Bedeutet Denken Distanz zur Praxis?
André Michels, La psychanalyse comme pensée politique.
17:30 – 18:30
Runder Tisch mit Diskussion der Beiträge
19:30: Abendessen zum Abschluß.
Arguments
1. Le fantasme d'acte que contient la pensée, Sophie de Mijolla-Mellor
Lors du procès de Nuremberg le substitut Robert Kemper s’adresse à Carl Schmitt en ces termes :
« Notre point de vue est que les organes d’exécution dans l’administration, le commerce et l’armée, ne
sont pas plus importants que les Messieurs qui ont pensé la théorie, le plan pour toute l’affaire ». Carl
Schmitt a-t-il consolidé scientifiquement les crimes de guerre et les crimes contre l’humanité
notamment par sa théorisation du « Grossraum » ? Mais la complexité de la pensée de cet auteur qui
lui vaut de servir de théoricien aussi bien à l’extrême droite qu’à l’extrême gauche ne doit-elle pas
induire une réflexion en profondeur sur l’irréductibilité de la position du théoricien vis-à-vis des actes
qui tenteront de s’en revendiquer ?
Cependant, loin de la défense trop facile consistant à dire que la pensée d’un auteur peut au moyen de
quelques déformations servir les agissements les plus éloignés de son contenu, on s’interrogera sur le
fantasme d’acte que contient toute pensée fut-elle la plus abstraite, justifiant dès lors qu’on
l’appréhende aussi au niveau de l’agir. C’est bien de l’agir de la pensée elle-même qu’il s’agit et non
des actes de son auteur. Interroger la pensée comme un acte vise en revanche à lui restituer tout son
poids, sa valeur et partant sa responsabilité historique lorsqu’elle devient un instrument d’aliénation
alors que son projet conscient était tout autre, visant essentiellement la connaissance.
2. L’Idéal en question, Christian Hoffmann
Qu’est-ce qui a bien pu amener Lacan à dire que « Dans tout psychanalysant, il y a un élève
d’Aristote » ?
Je vais aborder cette question à partir de Platon, que Freud vénérait tant pour son Un de l’amour. Je
vais essayer de montrer que l’idéal en l’occurrence platonicien est une impasse dans le gouvernement
de soi et des autres, pour reprendre le titre des derniers séminaires de M. Foucault. Ce qui n’empêche
pas d’adhérer à l’idée de M. Foucault qui développe dans ces séminaires sur la gouvernance que la
philosophie rencontre « son réel » dans la politique, ce réel qu’elle y rencontre est ici celui de la
servitude volontaire de l’homme à continuer à vouloir se laisser guider par cet idéal platonicien du
philosophe-roi. L’explication philosophique depuis Kant jusqu’à Foucault rendant responsables la
« paresse » et la « lâcheté » de cet état de dépendance au Maître-gouvernant, ne sont pour nous que les symptômes de ce Logos.
3. La pensée comme excitation et son partage, Jean ClamLa pensée est, dans l'approche phénoménologique husserlienne, un complexe d'actes qui se construit
par l'agencement de contributions actuales de teneur diverse: elle intègre des composantes sensorielles,
perceptives, imaginatives, matérielles ou intuitives, ainsi que des composantes idéelles, abstractives,
aphophantiques, provenant d'idéations actives et d'autres opérations spécifiques de formation du
jugement.
Freud est le premier à rompre avec le biais cognitiviste de l'approche philosophique de la pensée et à
poser que les complexes d'actes de pensée peuvent être analysés comme des complexes d'affection. Il
est le premier à proposer un modèle économique dans lequel tout acte psychique est de nature
excitationnelle. Les actes de pensée sont considérés comme ayant une résonance dans l'affect qui
donne à la pensée sa coloration thymique et ses potentiels motivationnels. Elle représente l'effet
pathique pour ainsi dire du penser d'une pensée dans le sujet.
Je tente de rapprocher les deux conceptions de Freud et de Sartre pour qu'elles se rencontrent dans le
plan d'une théorie de la pensée comme excitation. C'est dans ce cadre théorique que je pose la question
des conséquences ou de l'impact mondain de la pensée ainsi que la question de la responsabilité des
individus en lesquels la pensée époquale se fait le plus intensément excitation. Car une telle pensée est
acte au sens fort du terme, et d'un acte, l'habitude morale ainsi que la philosophie éthique veulent
qu'un sujet réponde.
4. Verantwortung für unbewusste Momente des Akts in der
Psychoanalyse, Karl-Joseph Pazzini
Wer trägt die Verantwortung für und in der Übertragung (vom acting out bis zum passage 'a l'acte) .
Dabei zu diskutieren sind die Fragen der Zurechenbarkeit, der Zurechnungsfähigkeit. Und: Ist der Teil
der Grundregel "sagen, egal was" zugleich eine Dispens von der Verantwortung (gegenüber
Unbewusstem)?
5. Bedeutet Denken Distanz zur Praxis?, Claus-Dieter Rath
A propos Theodor W. Adornos Text von 1969 "Resignation"
Einer der letzten Texte Adornos, "Resignation", ist eine Antwort auf die Vorwürfe der deutschen
Studentenbewegung von 1968 gegen mangelnde Praxis, Handlung und Parteinahme der Vertreter der
Frankfurter Schule. Der Vortrag befasst sich mit der Frage: Ist das kritische Denken eine Praxis?
La pensée, signifie-t-elle une distance par rapport à la praxis?
À propos du texte "Résignation" de Theodor W. Adorno (1969)
Un des derniers texte d'Adorno, "Resignation", est une réponse aux reproches du mouvement des
étudiants allemand du 1968 contre le manque de "Praxis" et d'"Action" et de "prise de position" chez
les représentants de l'École de Francfort.
Cette intervention tourne autour de la question: La pensée critique, est-elle une praxis ?
6. La psychanalyse comme pensée politique, André Michels
La cité grecque, lieu d'émergence du politique et de sa pensée, a été considérée, dès les premiers
développements de la science politique (chez Platon, Aristote et Thucydide),
comme dépassement du lien familial et tribal établissant donc un nouvel état de droit.
Pierre Manent, qui retrace le fil de cette histoire, met en évidence un dépérissement du politique dans
nos États modernes au profit des "causes" qui nous gouvernent. Nous serions donc "gouvernés" par
autre "chose" que le gouvernement proprement dit. De sorte que nous n'avons le choix qu'entre une
science politique – la théorie de la démocratie – qui n’est pas scientifique, et une science politique –
l’ensemble des sciences humaines – qui n’est pas politique. »
Si la psychanalyse est issue d’un travail sur les liens familiaux qu’elle se propose de
dépasser, si elle se situe donc à la jointure de la famille et de la société, on doit admettre
qu’elle est l’effet d’une pensée du politique et d’une politique de la pensée qui a pour
nom « inconscient ».
Il est le lieu d’élaboration d’une clinique de la pensée comme (mise en) acte qui
débouche sur celle de l’acte comme pensée.
________________________________________________________________________________
________________________________________________________________________________
![]()
![]()
Sophie de Mijolla-Mellor. La mort donnée. Essai de psychanalyse sur le meurtre et la guerre
Pourquoi donne-t-on la mort? Entendre, prévenir, soigner.
Qu'il soit le fait d'un individu ou d'un groupe, l'homicide apparaît paradoxalement aux yeux du témoin "civilisé" comme un acte inimaginable, alors que la pulsion de tuer est aussi fondamentalement inscrite dans la nature humaine que la pulsion sexuelle elle-même.
Face à ces actes innommables, la société ne sait que multiplier les termes propres à les rejeter: "barbarie collective", "folie individuelle", autant de manières de répéter à l'infini la question sans se donner les moyens de répondre sur ce qui s'est effectivement passé et qui peut refaire surface à tout moment, en tous lieux et à toute époque. D'où la nécessité d'interpréter ce refoulement entre nous-mêmes et l'acte de donner la mort pour dépasser les impasses de l'incompréhension, sortir de la fascination morbide et penser les conditions individuelles et collectives favorables à une sublimation qui redirigerait le pulsionnel vers d'autres buts.
L'auteur propose dans ce livre trois figures dont le point commun est de s'avancer au plus près de la pulsion homicide, inaccessible même pour celui qui commet l'acte et n'en mesure souvent qu'après coup la nature et la portée: tuer pour défendre son identité, tuer pour survivre, tuer par ivresse de la toute-puissance.
Étayé sur de nombreux exemples cliniques et historiques, ce livre concerne un public interdisciplinaire large (psychologues, sociologues, criminologues, professionnels de la justice, de la police, de l'éducation ou du monde militaire). L'utilisation qui est faite de la psychanalyse ne se présente pas comme une application de concepts supposés connus mais comme une discussion et un prolongement d'interrogations qui étaient celles de Freud rappelant l'ubiquité de la destructivité ou se posant la question "pourquoi la guerre?".
Sommaire du livre
Introduction
Premier axe: LA MORT COMME ACTE INDIVIDUEL
* 1ère partie. Des meurtres "impensables" - Des pères tuent leurs fils. Des mères tuent leurs enfants. Des enfants tuent leurs parents
* 2ème partie. L'impasse criminelle - Tuer pour son identité. Tuer pour exister. Tuer pour l'emprise
* 3ème partie. L'incommunicabilité avec l'acte criminel - Refoulement du fantasme originaire de meurtre. L'incompréhension des motivations criminelles chez le sujet réputé normal. L'aveu, une communication?
Deuxième axe: LA MORT COMME ACTE COLLECTIF
* 1ère partie. Combattre - La mort pour l'identité. La mort pour survivre. La mort glorieuse
* 2ème partie. Massacrer - L'espace supposé vital. La revendication de la barbarie. Tuer pour purifier
* 3ème partie. Le sens de la mort donnée - Le recours à la violence. La guerre pour quoi faire?. L'hypothèse du Mal comme cause
Conclusion
§§§§§§§§§§§§§§§§§§§§§§§§§§§§§§§§§§§§§§§§§§§§§§§§§§§§§§§§§§§§§§§§§§§§§§§§§§§§§§§§§§§§§§§§§§§
Table ronde organisée le jeudi 27 janvier 2011 à l'Institut du Monde Arabe.
Cette réunion a été un grand succès. De nombreux participants, plus de 200, sont venus discuter de ce thème de la psychanalyse en terre d'islam développé dans le numéro 110 de Topique avec les auteurs dont certains sont venus du Moyen-Orient. Que tous en soient remerciés.
En écho à cette soirée, nous avons reçu les courriers des orateurs suivants :
Contribution de Tevfika Tunaboylu-Ikiz: la psychanalyse en Turquie
À propos de cette conférence sur la psychanalyse au Machrek et au Moyen-Orient organisée par l'IMA, je voudrais d'abord préciser que la Turquie, de par sa situation géographique, tout comme l'Iran, ne s'inscrit ni sous le Moyen-Orient ni sous le Machrek. En Turquie, pays situé entre l'Asie et l'Orient, la psychanalyse s'est développée avec un retard de cent ans. Je cite en détail les raisons de ce retard dans le numéro 89 et le numéro 100 de la revue Topique et je donne également quelques points importants à ce sujet lors de la conférence.
Le déclin de l'Empire ottoman et ensuite la fondation de la République turque en 1923 étaient de nature révolutionnaire, et les changements effectués dans le domaine de l'alphabet, de la langue et de tout autre chose ont été réalisés de manière radicale. Ces changements qui portent plus particulièrement sur la langue mettent en lumière la problématique de la transmission. Pour la psychanalyse qui est une discipline basée sur la parole, ce problème de transmission est d'une importance majeure. Par ailleurs, la position sociopolitique du pays joue également un rôle conséquent dans ce retard. Quand la transmission s'opère par le biais des institutions, elle est plus solidement fondée. Dans l'Empire ottoman, la thérapie des maladies mentales est perçue différemment dans la société par rapport à l'Occident, car l'idée que le fou est considéré comme un saint prédomine la tradition générale qui sacralise en quelque sorte le malade mental. Pour le reste, les malades mentaux avaient le soutien des associations ottomanes c'est-à-dire des organisations fondées par les riches. Dans notre pays où cette tradition existe, l'institutionnalisation dans tous les domaines facilitera la transmission d'une génération à l'autre. Comme je l'ai souligné lors de la conférence, je pense que la psychanalyse s'est développée enTurquie de façon différente que dans les pays du Maghreb et du Moyen-Orient, car depuis 17 ans nous travaillons en collaboration avec l'École de Psychanalyse de Paris pour instaurer la psychanalyse. À l'heure actuelle, l'Association Psychanalytique d'Istanbul est la première association de psychanalyse en Turquie. Elle a été fondée en 2001. Sur la requête de quatre de ses fondateurs, cette association a été reconnue en tant que "Groupe de travail de la psychanalyse turque" en février 2007 par l'Union Psychanalytique Internationale. Avec le soutien de l'Union Psychanalytique Internationale, nous organisons des formations de psychanalystes.
Par la narration de cette évolution historique, je voudrais en particulier mettre l'accent sur une contrainte à laquelle nous sommes confrontés ces derniers temps, un ennui qui peut apporter un éclaircissement sur les raisons du retard de cent ans de la psychanalyse en Turquie. Selon la loi sur la médecine en vigueur depuis 1928, seuls les médecins peuvent travailler dans ce domaine. Comme la profession de psychologue n'a pas de chambre ou d'organisation légale pour défendre sa cause, un psychologue n'a pas le droit d'exercer son métier sans être assisté d'un médecin. Toutes ces applications et ces considérations portant sur le métier sont actuellement sujettes à d'importants débats. Je pense que tous ces faits expliquent la place accordée à la psychanalyse dans le domaine de la médecine ou de la psychiatrie et les raisons du retard dans l'évolution de ces deux domaines enTurquie.
Contribution de Torkghashghaei Esmat: psychanalyse en Iran
Au cours de l'histoire de la psychanalyse, nous avons pu constater dans de nombreux pays, et donc aussi dans le nôtre, que les régimes ont toujours essayé d'interdire la psychanalyse. Malgré les difficultés rencontrées, cette dernière à réussi à se développer mais très lentement.
Les conflits avec la psychanalyse dans notre pays remontent à Freud et à ses concepts et la façon de voir les phénomènes sociaux et individuels comme par exemple la paranoïa qui, malgré les différentes cultures, a la même symptologie.
Il est vrai que la psychanalyse n'est pas une science politique mais sa spécificité fait en quelque sorte qu'elle est mise en accusation par les enjeux politiques et en Iran, elle n'a pas été épargnée par ces enjeux.
Ainsi, depuis deux ans, les associations psychanalytiques iraniennes se sont battues pour émerger. Parmi elles, l'association lacanienne a pu se développer et publier des livres concernant la psychanalyse.
Aujourd'hui, nous voyons, de plus en plus, qu'une approche psychanalytique trouve sa place dans les colloques en psychologie.
Et actuellement en Iran,la psychanalyse représente une nouvelle connaissance dans le domaine de la psychologie clinique et la recherche. Mais les conditions de son développement passent avant tout par sa spécificité et les domaines de son intervention.
Il est vrai que la psychanalyse a ses limites, mais elle est en mesure de respecter le sujet tel qu'il est. C'est pourquoi les homosexuels ont trouvé en celle-ci une science par laquelle ils peuvent s'exprimer librement sans être jugés. La référence aux concepts psychanalytiques permet au sujet de prendre connaissance des causes.
Le psychanalyste n'est peut-être pas encore reconnu par la législation iranienne comme une profession et il ne peut pas se distinguer de celui de psychologue clinicien, mais il est reconnu par la demande des individus. Pour cette reconnaissance législative, il reste encore du chemin à faire...
Contribution de Rafah Nached, Damas, Syrie
Le 27 janvier 2011, lors de la table ronde sur l'histoire de la psychanalyse au Maghreb et au Machrek, j'ai préféré n'être que spectatrice du fait des événements qui agitent le monde arabe. La discussion qui a eu lieu dans la salle m'a permis de faire deux constatations; je vous les livre telles quelles sans, pour une fois, d'autocensure.
1ère constatation: pourquoi nous, les Orientaux, avons-nous recours à l'argument que la psychanalyse dans le monde arabe est difficile à pratiquer voire impossible du fait des contraintes politiques? Cela a été traité à de nombreuses occasions et dans de grandes manifestations, comme par exemple à l'UNESCO à Beyrouth...J'ai toujours pensé que ce n'est pas là que réside notre problème et ce soir-là, à l'IMA, j'ai mieux compris, grâce à ma distance de spectatrice à l'écoute des questions de la salle. N'est-ce pas un signe de notre résistance à nous psychanalystes par rapport à la psychanalyse elle-même? Je me suis dit que nous avions une très riche clinique; alors pourquoi à chaque fois que nous avons à prendre la parole sur notre clinique nous réfugions-nous derrière des obstacles qui sont réels mais pas de premier plan? Je me suis alors demandé: cela ne vient-il pas de notre difficulté à conceptualiser notre clinique? Conceptualiser signifie "élaborer une représentation mentale générale et abstraite d'un objet". On se trouve toujours dans l'imitation de la psychanalyse en France au lieu d'être dans une relation d'échange qui nécessite ouverture et écoute des deux côtés pour ne pas tomber dans la position de miroir, ce qui se produit aujourd'hui dans certains cas.
2ème constatation: depuis un certain temps j'entends des Français dire que la psychanalyse en France est en crise. Or le nombre de personnes dans la salle et les questions posées, témoins d'un grand intérêt pour la psychanalyse, m'ont fait réfléchir à la nature de cette crise. Est-elle seulement due à l'importance prise par certains courants comme le behaviourisme? Le problème n'est-il pas que certains courants, oubliant la clinique qui est notre trésor à nous tous, se sont créé des idoles et sont figés, ont tourné en rond dans la compréhension et l'interprétation, au lieu de tuer le père et d'inventer une nouvelle lecture de l'expérience humaine? Car aujourd'hui l'humanité traverse une phase dangereuse et la crise de la psychanalyse ne vient-elle pas de la peur d'affronter cette phase qui touche l'humain en tant que tel? On se lamente sur la mort de la psychanalyse, mais la psychanalyse est-elle vraiment morte? N'est-ce pas à elle de mener la réflexion sur ces questions qui concernent l'homme en danger? Je voudrais exprimer par là combien je suis surprise par ces lamentations. En Occident la psychanalyse ne vit-elle pas dans le TOUT, comme opulence qui l'asphyxierait?
Merci mes chers amis pour la soirée passée avec vous et pour tous les efforts que vous faites pour que nous soyons en communion les uns avec les autres.
Rafah Nached, Damas le 23 février 2011.
Contribution de Houria Abdelouahed
L'article sur le voile s'inscrit dans une recherche commencée depuis mes études doctorales sur "la substance visuelle du nom", et ce à partir du corpus mystique et poétique arabe, en particulier celui d'Ibn Arabi (mystique et philologue du XIIIe siècle). Comment une langue, comme la langue arabe, sémitique, à racines, peut-elle enrichir notre compréhension psychanalytique et anthropologique des objets importants dans le domaine psychanalytique: le langage et la vision? Dans la langue arabe, langue et vision restent indissolublement liées. À titre d'exemple, le vocable "arabe" signifie l'eau qui réfléchit comme un miroir. Le texte d'Ibn Arabi, offre l'insigne mérite de dégager la vision du terrain de l'objectivation.Quant au voile (al-hijâb), dans le texte d'Ibn Arabi, il est ce qui ne chute jamais car le voile est celui des noms, des lettres, l'ouïe est un voile, la trop grande proximité, au même titre que l'éloignement, est un voile.
Dans l'article: "Ce voile qui cache la forêt", j'ai orienté, compte tenu de l'actualité politique, ma réflexion vers cet entrelacs voir-être vu (selon l'expression de Maurice Merleau-Ponty). Dans L'Alcibiade (Platon), c'est l'autre qui me renvoie l'image de ma propre totalité. Et Aristote définit l'homme comme celui qui parle et regarde de face (De la génération des animaux). Or, c'est cet entrelacs qui est mis en souffrance par le voile tel qu'il se pratique dans certaines sociétés.
La question du voile, liée à la féminité, m'a amenée à relire les sourates coraniques et les commentaires des exégètes. S'il est vrai que le texte coranique, dit fondateur, prône une vision conservatrice de la femme, les différents commentaires, qu'ils soient anciens ou modernes, font miroiter des angoisses archaïques face au corps féminin. Le visage (wajh, de la même racine que muwâjaha, le face à face) cesse d'être ce miroir qui me renvoie l'image qui me fait un(e) pour devenir le lieu de l'inquiétante étrangeté. D'où la nécessité de faire le lien entre l'inquiétante étrangeté et la tête de Méduse qui revient de façon extraordinaire dans le travail des historiographes arabes autour des déesses mères combattues par le monothéisme islamique à ses débuts.
Cet article a sa place dans un numéro qui porte sur la psychanalyse dans le Maghreb et le Machrek où la question de la psychanalyse est liée à l'histoire, à la relation et à un contexte anthropologique extrêmement complexe (car il y a des Arabes qui ne sont pas musulmans et des musulmans qui ne sont pas Arabes, il y a des spécificités culturelles et linguistiques...). Cette culture Autre peut être le lieu de questionnements bien divers; par exemple, comment une démarche clinique, culturellement, peut-elle se concevoir? Peut-on, si l'on revient à la position de la femme, non seulement dans la société arabo-musulmane, mais dans le Texte fondateur lui-même, réduire son être à une dimension masochique? Réduire au masochisme, c'est dénier les conditions historiques, culturelles, religieuses...qui ont façonné le destin collectif.
Il est intéressant de noter que l'écoute des femmes de ma culture me renvoie à un sentiment d'inquiétante étrangeté qui, au-delà de l'histoire personnelle, s'inscrit dans ce lien entre l'individuel et le collectif, si bien décrit par Natalie Zaltzman lorsqu'elle écrit que le destin individuel est tributaire, dans ses enjeux libidinaux, des enjeux libidinaux de la masse à laquelle il appartient. La place qui lui est assignée rend son destin indissociable du destin collectif.
"La psyché, écrit Freud, doit se résoudre à représenter l'état réel du monde extérieur et à envisager d'y apporter une modification réelle. Ce qui est représenté n'est plus ce qui est agréable, mais ce qui est réel malgré le déplaisir qu'il peut entraîner." Déplaisir et mise en pièces d'un corpus fort idéalisé sont la seule possibilité d'une transformation de "l'histoire légende" en "histoire-travail", selon l'expression de M. de Certeau en procédant par "révision perpétuelle des contenus par approfondissement et rature" (Cavaillès).
L'identité est une construction, jamais figée, toujours à venir. Le travail de construction nécessite la liberté de pensée.
Une généalogie de femmes sacrifiées qui réveillent, dans mon travail clinique auprès des femmes de ma culture, ce sentiment d'inquiétante étrangeté. Il m'arrive même d'oublier qu'au-delà, ou à côté de la détresse de l'enfant, il y a sa jouissance secrète. Si le social se présente comme un roc, il me semble qu'un travail est possible et peut s'engager à partir de ce sentiment de l'inquiétante étrangeté.
Contribution de Saïd Bellahkdar, Algérie
Les échanges autour du Colloque du 17 octobre 2009 et autour des textes parus dans la revue Topique n° 110 sur la pratique de la psychanalyse dans les pays du Sud de la Méditerranée montrent que l'accueil et le développement de la psychanalyse a eu des fortunes diverses dans les pays concernés.
L'une des raisons majeures de cet état de fait m'a semblé devoir être recherchée dans l'histoire singulière de ces pays-là et des relations qu'ils ont eues avec l'Europe de manière générale, sachant que la psychanalyse, née à Vienne en Autriche, s'est en quelque sorte mondialisée et ne saurait plus désormais appartenir à une entité nationale.
Les textes réunis par la revue Topique montrent de façon la plus claire que les rapports avec l'Europe ne sont pas les mêmes selon que les pays ont été ou non colonisés: la Turquie ou l'Iran par exemple n'ont jamais été des colonies et leurs relations avec la pensée et les productions culturelles européennes ne se sont pas faites dans l'affrontement et le conflit, bien au contraire, puisque les respopnsables politiques de ces pays ont recherché l'appui de savants et chercheurs venus d'Europe et souvent d'Allemagne pour se moderniser et moderniser leur université et leurs services de soins tout en favorisant les traductions d'ouvrages indispensables. (Les textes de Tevfika Ikiz et de Nader Barzin entre autres sont très éclairants à ce sujet).
Il en va autrement avec les pays anciennement colonisés, bien que des nuances doivent être faites entre ceux qui le furent dans le cadre de Protectorats comme le Maroc et la Tunisie et ceux qui l'ont été dans le cadre de Mandat de la SDN comme le Liban et la Syrie. Le cas de l'Algérie est un cas assez à part puisqu'il s'est agit d'une colonisation de peuplement et dont l'administration s'est faite par le biais de l'armée refoulant et réduisant au second plan la population dite "musulmane", la culture et la religion et excluait ainsi la population dite indigène de la citoyenneté avec toutes les contradictions dans lesquelles se trouvait alors la France, grande puissance républicaine à la tête d'un Empire ayant comme devise l'égalité, dont la laïcité était une valeur importante mais qui, là, refusait la séparation de la religion et de l'État.
Je ne reprendrai pas ici, comme je l'ai fait dans la revue Topique la description de l'extrême violence dans laquelle s'est déroulée la conquête, la présence française puis la guerre d'Algérie qui a mis fin à la colonisation. La violence des rapports sociaux préexistait bien sûr, à la présence coloniale et lui a aussi succédé. Chacun se souvient sans doute des années de terrorisme et d'insécurité autour des années 2000 par exemple.
Contrairement à la Turquie et en d'autres pays où la psychanalyse a été enseignée à l'Université ou bien avait droit de cité dans les services de soins psychiatriques, en Algérie, et durant toute la période de l'Algérie française et bien que l'Université d'Alger était considérée comme la deuxième Université de France, la psychanalyse était inexistante. Les sociétés de psychanalyse ne semblent pas s'être souciées de la promouvoir, seul F. Fanon y faisait référence au cours de son bref passage à l'hôpital de Blida comme médecin chef en 1956 où il tentera de mettre en place la psychiatrie institutionnelle telle qu'il l'avait apprise auprès de Tosquelles à Saint Alban. Il partira à Tunis rejoindre le FLN où il contribuera également à la formation de psychiatres tunisiens estimant que la situation coloniale telle, était loin de permettre la prise en charge de patients en psychiatrie et contribuait bien davantage à produire de la pathologie.
Il aura fallu une vingtaine d'années après l'indépendance pour que très progressivement on en vienne à s'intéresser à la psychanalyse.
Les besoins en formation dans tous les domaines, aussi bien en alphabétisation qu'à l'Université ou dans le domaine des équipements étaient prioritaires et les autorités tentaient de pallier au plus pressé avec l'aide d'accords de coopération établis avec différents pays.
Aussi la psychanalyse n'a pas fait l'objet d'un intérêt particulier ni à l'Université ni dans les services de soins. Il y avait cependant dès les années 1970 une curiosité pour celle-ci dans le champ littéraire à travers les ouvrages du Père J. DESJEUX et de Jacqueline ARNAUD.
Plus tard, les anthropologues s'y intéresseront également.
Il a donc fallu que les efforts de formation des gens aient pu porter leur fruit puisqu'à l'indépendance, les médecins algériens, comme les ingénieurs ou les autres cadres, d'ailleurs, se comptaient à peine sur les doigts d'une main et que les rapports à l'ancienne colonie ne soient plus considérés comme des rapports fondés sur le risque de néo-colonialisme après le déchaînement d'une rare violence durant les sept années de la guerre d'Algérie.
C'est donc à la fin des années 1980 que des initiatives prenant en compte la psychanalyse ont vu le jour:
1) des groupes de travail au sein de l'Association de Formation continue en santé mentale (plutôt lacanien);
2) un centre de jour pour autistes à Bab El Oued;
3) une initiative remarquée en pédopsychiatrie institutionnelle plutôt inspirée de F. Basaglia.
En 1987 est crée la SARP (Société Algérienne Recherche Psychologie) qui a invité pour des conférences des personnalités de la SPP comme R. PERRON, P. MARTY, G. DIATKINE et d'autres.
La violence qui s'est installée à partir de 1992 a freiné, voire même mis un terme à la plupart d'initiatives, obligeant même un certain nombre de ces acteur à s'exiler.
Le retour progressif à la normale s'est ébauché à partir des années 2000-2003, c'est-à-dire environ huit années après. Les choses reprennent leur cours et des demandes de supervision et de mise en place de groupes théotico-cliniques auprès d'équipes soignantes vont s'exprimer et verront le jour.
Il faut noter que les années de violence ont fortement marqué les esprits et de nombreuses équipes soignantes se sont retrouvées relativement démunies auprès de patients victimes d'activités terroristes après l'usage des techniques de débriefing et des approches basées sur les recommandations des tenants du Post-traumatic Stress Disorder ont assez rapidement trouvé leur limite.
Aussi un certain nombre d'équipes s'orientent de plus en plus vers des démarches de supervision, de formation à la prise en charge groupale par exemple (médiations thérapeutiques, psychodrame psychanalytique).
Actuellement, la psychanalyse en Algérie s'inscrit, comme je viens de le dire, davantage dans une démarche clinique et de questionnement à partir du soin et de la prise en charge de patients, plutôt que dans un enseignement à l'Université. C'est par ces questions que semblent advenir une demande, une réflexion et une approche théorique. Comme au début de la psychanalyse à Vienne, ce sont les patients qui, au bout du compte, font exister la psychanalyse dans le colloque singulier de l'analysant avec son analyste et dans l'élaboration théorique qu'en fait ce dernier en fonction de ses choix, de ses propres interrogations, à partir aussi de sa relation singulière à la psychanalyse, à la théorie psychanalytique ainsi qu'avec ses pairs. Aussi la psychanalyse, ici, comme ailleurs se réinvente chaque fois à chaque rencontre, séance après séance...
Pour terminer.
Si l'on veut parler d'ouverture à l'inconscient, je note:
- que la pratique de la psychanalyse en libéral est assez marginale;
- que le lien avec la question du traumatisme est important en Algérie et que celle-ci est consubstantielle à l'histoire de ce pays;
- qu'en raison de la place éminente accordée à la langue française en Algérie, les textes freudiens peuvent être lus directement en Français, ce qui n'est pas sans intérêt pour des cliniciens le plus souvent bilingues;
- que dans le contexte actuel de la mondialisation, la psychanalyse ne saurait âtre considérée comme une "idéologie occidentale" et ne saurait être non plus pensée dans le cadre étroit de la Nation et de ses rapports aux autres Nations.
Suite aux exposés, le débat a porté sur les rapports de la psychanalyse à la démocratie (et à l'état de droit) et à la place de la religion en tant que vecteur du lien social sachant qu'à cette date du 27 janvier 2011, nous étions encore dans les prémisses de ce que la presse a appelé "le printemps arabe".
© 2012 - Editions l'Esprit du temps - Giboo